La crainte: Plath, Woolf, Pessoa

Il y a des livres que l’on commence pour des raisons évidentes (oeuvres à l’étude pour un cours, suggestion d’un(e) ami(e) qui aime les mêmes choses que nous, « tout le monde le lit, pourquoi pas moi? », c’est THE great American Novel -p.s. ça ne l’est jamais.). Bref, on ouvre le livre, passe rapidement sur les premières pages sans importance – page de titre, re-page de titre (pourquoi deux pages de titre?), dédicade à Untel-Unetelle (« sans quoi je n’y serais jamais arrivé ») et voilà: c’est là, ça commence. Parfois, on ne sait pas trop dans quoi on s’est embarqué, parfois on le sait trop bien. C’est un peu un contrat. Dès les premières lignes, on a le choix de signer et d’accepter le contrat, ou de le questionner sans cesse durant toute la lecture en ne faisant que planer sur le texte plutôt que l’apprécier ou le comprendre. Connaître l’histoire derrière un texte ou un écrivain m’aide souvent à m’ouvrir au texte plus rapidement. Si d’emblée,  je refuse le contrat que m’offre l’auteur, il est sûr, et probablement certain que je ne terminerai pas le livre.

Parfois, c’est autre chose. Je connais l’histoire du texte, je connais sommairement la vie de l’écrivain, tout ce que je lis m’interpelle, me touche, que c’en est trop. Je ne peux juste pas poursuivre parce que c’est trop, et en tant que grande-anxieuse, ce qui est « trop » me fait peur et m’engloutit. Récemment (disons durant les deux dernières années), trois ouvrages m’ont particulièrement bouleversée même si je n’ai pas été capable de les lire en entier jusqu’à maintenant. Je les reprends sporadiquement, les reprends où j’étais rendue, un peu plus loin, un peu moins loin, et j’essaie de m’y accrocher sans me noyer complètement, en essayant de garder une certaine distance, mais à tout coup, je dois encore arrêter.

Deux de ses livres sont des journaux intimes, publiés après la mort de leurs auteurs, et édités par leurs maris respectifs. Celui de Sylvia Plath, et celui de Virginia Woolf.

Plath a tenu un journal presque toute sa vie. On la suit d’environ 18 ans jusqu’à 3 ans avant sa mort. Les trois derniers cahiers ont été perdus ou détruits par son mari qui ne voulait pas que ses enfants les lisent, ce qui est légitime, mais particulièrement triste, puisque peut-être que quelques questions sur son geste auraient pu être répondues par la lecture de ses textes. Par moment, j’ai envie de souligner la totalité du texte de la page que je suis en train de lire. Parfois, Plath semble lire dans mes pensées tellement elle traduit bien les mouvements intérieurs que peut créer l’angoisse et le questionnement perpétuel qui m’assaillent. Le doute. Elle reconnaît son existence et sait poser les mots pour le décrire comme je l’ai rarement lu chez d’autres auteurs. Mais encore là, ça vient trop me chercher pour que je puisse en lire plus de 3 ou 4 pages à la fois. Je n’ai pas peur de devenir « elle », seulement peur de confondre ce qu’elle a pu vivre avec ma vie, ou plutôt de confondre ses conclusions et les prendre pour expliquer ce que je vis.

Le journal intégral de Virginia Woolf s’étale entre 1915-1941, année de la mort de Woolf. Woolf débute son journal comme un projet d’écriture et non comme un exutoire, mais petit à petit ça le devient. Woolf parle de son écriture et de ses lectures, et (oh surprise!) de ses doutes sur son travail. J’aime voir le climat de création et le chemin que peuvent prendre les réflexions quand toute notre énergie est tournée vers l’écriture. Mais encore ici, Woolf reste une grande angoissée et une dépressive chronique et c’est sur ses passages que je m’arrête souvent, trop émotive, trop submergée.

Le dernier livre est bizarrement un livre de fiction, mais qui prend beaucoup la forme d’un journal, du moins d’un carnet de « fragments ». Le livre de l’Intranquilité de Fernando Pessoa. J’en sais peu sur l’écriture de ce livre, mais je peux vous dire que tout est calculé dans ses courts chapitres. Chaque phrase y est pour un but précis. Après chaque « morceau » de texte, j’ai besoin d’un temps d’arrêt, seulement pour assimiler le texte. Cette lecture soulève beaucoup de questions, de réflexions et demande qu’on y réponde pour l’apprécier. C’est une lecture-dialogue.

Pour l’instant, vous aurez compris que je n’ai pas réussi à terminer ses trois bouquins. Mais, chaque chose en son temps. Présentement, je suis dans Pourquoi Bologne d’Alain Farah, je vous en parle prochainement.